Le livre de Kevin DeYoung et Greg Gilbert, Quelle est la mission de l’Église ? apporte une contribution aux réflexions contemporaines sur la nature de la mission et sur la place de la recherche de la justice sociale dans la vie chrétienne. Traduit de l’américain, il reflète des débats vifs que nous ne connaissons pas sous la même forme en France : « D’après notre expérience personnelle, aucun sujet de discussion n’est plus âprement débattu que celui de la justice sociale : surtout sur les campus chrétiens et parmi les gens bien informés dans la vingtaine ou la trentaine. » (p.150) Les auteurs veulent adopter une approche « pastorale », écrire pour le chrétien « moyen » et le pasteur « ordinaire » (p.25) et être constructifs tout en cherchant à « corriger certaines erreurs » (p.19). Lors de sa sortie en anglais en 2011, le livre a néanmoins provoqué des réactions passionnées1. Comme le dit Ed Stetzer, DeYoung et Gilbert « ont proposé une opinion qui est contraire à ce que la plupart (mais certainement pas tous) des missiologues évangéliques pensent - - et les ont critiqués en cours de route ».

Dans le cadre de ce bref article, il me faudra me contenter de donner quelques coups de projecteurs sur tel ou tel aspect du livre, ainsi que quelques pistes de réflexion pour aller plus loin. Il ne pourra être question d’une évaluation complète ou de la discussion de tous les sujets qui mériteraient de l’être.

DeYoung et Gilbert s’attaquent au sujet de la définition de ce qu’est la mission. Ils relèvent à juste titre qu’il ne s’agit pas d’un mot biblique (p.15) et qu’il n’y a pas de consensus parmi les chrétiens quant au sens à donner au terme. Leur choix est de dire que la mission de l’Église « consiste à faire des disciples de Jésus-Christ par la puissance du Saint-Esprit pour la gloire de Dieu le Père » (p.291, voir aussi p.66-67). « Faire des disciples » inclut le fait d’enseigner aux chrétiens à garder tout ce que Jésus a prescrit, y compris le fait de faire le bien autour d’eux, par exemple bien s’occuper de sa famille ou se soucier des pauvres. Mais ce n’est pas pour autant que nous participons à la mission en vivant notre vie de famille ou en montant un projet social : il faut distinguer la formation de disciples qui fait partie de la mission, de la vie de disciples qui n’en fait pas partie, mais qui en est la conséquence. Tous les commandements de Jésus ne rentrent pas dans la catégorie « mission ». DeYoung et Gilbert vont ainsi à contre-courant de la tendance récente à élargir de plus en plus le contenu de ce qui est compris dans la mission. Non seulement il ne serait pas correct d’inclure toute la vie chrétienne sous le label « mission », mais l’engagement social lui-même n’en ferait pas partie.

Si la définition de la mission est en partie affaire de choix de vocabulaire, certaines questions de fond s’y rattachent étroitement. Mentionnons celle de la conception que l’on se fait de l’Église locale : en schématisant, on pourrait dire que pour DeYoung et Gilbert, l’Église locale doit faire des disciples, qu’elle peut s’engager dans le domaine social (voir pages 255-259) et que les chrétiens, à titre individuel, pratiqueront le bien de toutes sortes de manières différentes chacun en fonction de sa vocation, sans qu’il soit juste de demander de tous les chrétiens qu’ils fassent tout ce qui est théoriquement possible (voir p.282-283).

J’apprécie grandement l’accent sur la diversité des vocations qui conduit à reconnaître que tous les chrétiens et toutes les Églises locales n’ont pas à se consacrer à toutes les causes – mais dont l’enseignement et la prière devraient couvrir des champs très larges car l’Écriture a une portée universelle, au moins au niveau des principes. Je reconnais aussi sans hésiter le caractère primordial de l’annonce de l’Évangile et je me range du côté de DeYoung et Gilbert quand ils rappellent la solennité de la doctrine du châtiment éternel qui tend à pâlir aujourd’hui – ce qui n’est pas sans conséquences sur la façon d’apprécier les questions sociales (p.268). Mais je m’interroge sur un point : au début du livre, les auteurs discutent de la question de savoir si Paul exigeait des Églises qu’il avait fondées qu’elles poursuivent la même mission que lui (p.64-66) et répondent un « oui » franc et massif, comme si les deux seules réponses possibles étaient « oui » ou « non ». Or je pense qu’une troisième option est possible : reconnaître un rôle aux Églises locales dans l’accomplissement du mandat missionnaire confié aux apôtres tout en insistant sur l’importance du ministère spécialisé de ceux que nous appelons aujourd’hui des « évangélistes » ou des « missionnaires » et en complétant avec la confession du nom du Christ par chaque chrétien de façon individuelle. L’argumentation biblique du livre qui semble identifier purement et simplement mission des apôtres et mission de l’Église (locale ?) ne m’a pas convaincu et je crains qu’elle contribue, par réaction et effet de balancier, aux exagérations dans le sens d’un « Évangile social » que DeYoung et Gilbert déplorent à juste titre.

L’un des accents les plus frappants et répétés du livre consiste à s’élever contre une forme de culpabilisation à l’action sociale qui charge pour ainsi dire l’Église et les chrétiens de s’engager sur tous les fronts et de résoudre tous les problèmes. Les auteurs martèlent : « Il est trop facile de manier la « justice sociale » comme une matraque pour frapper tous les chrétiens de la classe moyenne qui donnent leur dîme, prient, travaillent dur, traitent les autres avec justice et servent fidèlement dans l’Église, mais n’ont pas de temps à consacrer à toutes les causes. […] Il est difficile de prouver que la plupart des chrétiens évangéliques sont coupables de graves injustices envers les pauvres. » (p.209) Nous ne devrions pas, disent les auteurs, exagérer notre responsabilité (cf. p.28), même si le livre vise aussi à encourager à « aimer à la folie, d’une manière sacrificielle et créative les gens d’ici et d’ailleurs » (p.208).

Ces paroles me semblent symptomatiques de l’exaspération que peut provoquer chez certains chrétiens une forme de discours social militant et d’insistance sur notre responsabilité face à la pauvreté. Dans une recension qu’il a consacrée au livre de Richard Stearns (président de l’ONG chrétienne World Vision) The Hole in our Gospel (le trou dans notre Évangile), Kevin DeYoung lâche : « Franchement… je trouve l’Évangile de Stearns épuisant… Je ne peux pas compter le nombre de fois dans le livre où on nous dit de changer le monde, de commencer une révolution sociale ou d’inaugurer le Royaume de Dieu2. » Je comprends ces réactions parce que je les ai souvent éprouvées – et, ayant lu le livre de Stearns, je peux témoigner du fait que Kevin DeYoung n’exagère pas. Nous devrions méditer longuement la parole énigmatique de l’Ecclésiaste : « Ne deviens pas juste à l’excès… » (7.16) J’apprécie la sagesse de cette recommandation du pasteur expérimenté de l’épilogue du livre : « … vas-y à fond sur les grands principes et vas-y mollo sur les applications spécifiques. » (p.281)

Précisons cependant : il me semble qu’une vision biblique, et donc réaliste, de l’être humain, même régénéré, devrait nous conduire à penser qu’en tant que chrétiens nous avons matière à progresser et à nous repentir en ce qui concerne notre obéissance à chacun des commandements de Dieu, y compris notre pratique de la justice au sein de la société humaine. Nous sommes certes appelés à une « présence fidèle » dans un monde déchu, plutôt qu’à édifier nous-mêmes sur la terre un règne de paix et de bonheur : mais notre présence est-elle si fidèle que cela ? J’aimerais le croire… Quitte à provoquer un peu, je ferais aussi remarquer que la culpabilisation des chrétiens pour qu’ils évangélisent est une réalité aussi forte dans certains milieux que la culpabilisation pour qu’ils s’engagent dans le social dans d’autres.

Un dernier point devrait être mentionné brièvement : DeYoung et Gilbert défendent une vision économique et politique déterminée qui colore leur discours. Cette position se rencontre beaucoup plus souvent aux États-Unis qu’en France et surprendra sans doute certains lecteurs. Le livre se méfie très fortement de l’intervention de l’État dans l’économie, de l’idée de « redistribution des richesses », ou de la vision de la justice et de l’économie qui se trouve derrière la pratique du commerce équitable (voir p.201-208). Les auteurs insistent sur le fait que « les riches ne s’enrichissent pas forcément aux dépens des pauvres » (p.202), parce que « la richesse peut être créée ». L’un des fondements théologiques d’une telle approche consiste à affirmer que la justice dans la Bible est un « processus », plus qu’un but à atteindre : il s’agit essentiellement de garantir des tribunaux impartiaux, un droit égal et des règles du jeu qui soient les mêmes pour tous et pas de s’assurer d’une distribution équitable des biens au sein de la société (voir p.194-196).

Une discussion détaillée de la notion biblique de justice dépasserait de beaucoup les limites de cet article. L’option défendue par DeYoung et Gilbert a des arguments de poids à faire valoir… mais d’autres approches ont aussi leurs forces. On peut d’ailleurs imaginer une position qui considérerait que plusieurs options politiques et économiques sont compatibles avec l’enseignement scripturaire et que tous les contextes n’appellent pas les mêmes mesures. Je veux seulement signaler que la question du rapport entre la pauvreté de certains pays du Sud et la richesse des pays occidentaux est traitée si rapidement dans le livre que les arguments qui iraient dans une autre direction ne sont pas réfutés, mais purement et simplement ignorés. Cela n’invalide pas forcément la position adoptée par les auteurs, mais risque de la rendre inaudible pour ceux qui pensent autrement.

C’est finalement la grande question que l’on peut se poser à la lecture de Quelle est la mission de l’Église ? : son contenu est-il audible au-delà du cercle de ceux qui partagent déjà les positions de DeYoung et Gilbert ? Je suis convaincu que celui qui aborde cet ouvrage en étant déterminé à examiner toutes choses et à retenir ce qui est bon y découvrira une mine de considérations utiles et nourrissantes spirituellement, même s’il n’adhérera pas forcément à tout. Mais certains défauts dans l’argumentation ou dans telle ou telle formulation (comme cette sortie : « … si nous cessions de parler de justice et que nous commencions à parler d’amour », p.208) risquent de décourager ou d’exaspérer une certaine catégorie de lecteurs et de les conduire à « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Nous avons besoin plus que jamais de chrétiens qui bâtissent des ponts entre la sensibilité représentée par DeYoung et Gilbert et celle des courants missio Dei. L’ouvrage Generous Justice de Tim Keller (dont DeYoung et Gilbert sont visiblement très proches) est beaucoup plus réussi à cet égard que Quelle est la mission de l’Église ? À quand une traduction française de ce livre ?


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