Depuis octobre 2013, Evangile 21 publie chaque semaine de nouveaux articles, ce qui constitue aujourd’hui une base de presque un millier d’articles. Nous désirons profiter de l’été pour revisiter nos archives et vous re-proposer quelques articles publiés au cours de ces années.


Il n'y a pas de figure intellectuelle plus représentative du XXe siècle qu'Albert Camus. Non seulement il a été un écrivain de fiction influent, mais en plus, il se situait au point central de différents courants intellectuels qui ont foisonné en Europe avant de traverser l'Atlantique. Les principes sous-jacents à ces mouvements demeurent répandus dans la culture occidentale. C'est en partie pourquoi Camus est toujours pertinent pour nous aujourd'hui.

Né en Algérie en 1913, Camus était un esprit débordant d'énergie, constamment en mouvement, suivant beaucoup de pistes sur les plans intellectuels et professionnels. Il est un philosophe et un auteur de fiction célèbre. Ses romans sont la démonstration pratique de sa philosophie. Camus est mort lors d'un accident de voiture en 1960.

Les nombreuses facettes de la vie d'Albert Camus font de lui un véritable manuel d'introduction au sécularisme moderne. Camus était un activiste politique, pacifiste et révolutionnaire. Il a été marié deux fois, mais faisait peu de cas de l'institution du mariage. Il a vécu une vie sensuelle et désordonnée. Cette vie chaotique elle-même est instructive pour les chrétiens. Si nous voulons voir l'homme moderne poussé à l'extrême, Camus peut en être la figure représentative.

Pourquoi devrions-nous lire Camus ? La vie de Camus constitue le contexte d'arrière-plan (fort utile) de ses écrits. Ces derniers couvrent un rayon si large qu'il est impossible de le traiter dans son ensemble dans ce court essai. Je vais donc me concentrer sur la plus connue des œuvres de Camus, un monument de la littérature moderne publié quand Camus n'avait que 29 ans : l'Étranger (1942).

Le conteur

Ma première rencontre avec “L'Étranger” a eu lieu lors d'une cérémonie dans la chapelle de l'université de ma ville d'origine, à Pella dans l'Iowa. Un orateur a fait une courte référence à ce chef-d'œuvre en citant le point essentiel du récit : le protagoniste a été trouvé coupable non pas d'avoir assassiné un homme mais de n'avoir pas pleuré durant les funérailles de sa mère. J'ai trouvé cela fort intriguant.

J'ai lu “L'Étranger” pour la première fois après ma deuxième année d'université alors que je travaillais pour une église en Californie. Un membre de l'équipe venait de lire le roman et me l'avait recommandé. J'ai trouvé l'incipit du roman captivant et inoubliable. “Aujourd'hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : MÈRE DÉCÉDÉE. ENTERREMENT DEMAIN. SENTIMENTS DISTINGUÉS. Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier.”

Thomas Hardy a dit qu'une histoire vaut la peine d'être racontée si elle est assez frappante. “L'Étranger” répond à ce critère.Camus maintient le génie de son écriture tout au long du roman. La dernière phrase est tout aussi frappante que la première : “Pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.”

La première raison pour laquelle les chrétiens devraient lire Camus, le romancier, est une raison littéraire et esthétique : Camus est un grand conteur et fournit la matière et l'occasion pour un divertissement artistique. « L'Étranger » vaut la peine d'être lu rien que pour le génie de son style. L'exemple de John Milton est instructif ici. Bien que Milton en vînt à déplorer la moralité des poètes romains qui ont attisé son imagination dans son jeune âge, il n'en a pas moins noté qu' « [il applaudissait] toujours leur art ». Après tout, l'image de Dieu inscrite dans ces artistes leur permet de créer la forme et la beauté. J'ai toujours savouré la beauté artistique de l'Étranger malgré la distance que je ressens par rapport à la vision du monde offerte à mon appréciation.

Voix de l'expérience humaine authentique

Je répète toujours à mes étudiants que l'expérience humaine est le sujet de la littérature. Elle ne nous donne que rarement de nouvelles informations. Par contre, elle nous met en contact avec l'expérience humaine, la clarifiant au fil du récit. « L'Étranger » accomplit magistralement cette fonction.Passer outre cette affirmation sous prétexte qu'elle ne serait pas pertinente serait une erreur. L'imagination amplifie ce qu'elle montre du doigt. Ainsi, les expériences de la vie sont bien plus contrastées qu'à l'ordinaire. La vie de Meursault, protagoniste de cette histoire, est une image fine et pertinente de la vie de beaucoup de personnes autour de nous (une image certes exagérée et amplifiée, mais une image précise).Le comportement et les réactions de Meursault sont anormaux au plus haut degré. Avant tout, il est incapable d'attribuer des sentiments et du sens aux évènements. Il assassine un homme et n'en ressent pas de regret. Quand la petite amie de Meursault, Marie, lui demande de l'épouser, le narrateur note : “J'ai dit que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier.”

Voici la seconde raison pour laquelle les chrétiens devraient lire Camus : ses caractères de fiction et les évènements décrits sont une fenêtre sur notre monde. L'actualité quotidienne est également une fenêtre sur notre monde, mais elle est dépassée 48h plus tard. Au contraire, le personnage de Meursault hante notre mémoire et devient inoubliable. Au fur et à mesure que nous méditons sur sa personne, nous comprenons de mieux en mieux notre propre entourage.

Camus le philosophe moderne

Camus est également un philosophe moderne magistral. Il est vrai qu'il n'a cessé de nier appartenir aux écoles de pensée moderne. Pourtant les références à ces courants sont évidentes dans ses écrits et ses entretiens. Selon moi, la seule explication est que Camus se méfiait des systèmes organisés. Ainsi, quand il dit qu'il n'est pas un existentialiste, cela signifie qu'il ne souhaitait pas être identifié à toutes les facettes de ce mouvement et de ses adhérents. De plus, nous devons lire les déclarations de Camus avec attention. Quand il dit dans un essai de 1950 qu'il a tenté tout au long de sa vie de “transcender le nihilisme”, cela ne veut pas dire qu'il a réussi.

De son propre temps et par la suite, Camus était perçu comme existentialiste. Le personnage principal de « L'Étranger » (que Camus avouait admirer) est un héros existentiel : plongé dans un monde de subjectivité totale, regardant sa propre existence dans le moment présent comme la seule réalité, rejetant toute possibilité d'une réalité surnaturelle et de ses consolations, vivant sous l'ombre de la mort, partant du principe que la plus grande valeur est celle de la vie elle-même.Il est faux de prétendre que cet existentialisme est mort il y a fort longtemps. L'existentialisme n'est pas seulement un mouvement du XXe siècle ; c'est aussi un mouvement universel. Beaucoup de gens dans notre société vivent et pensent comme les existentialistes. Si nous voulons les comprendre, assimiler les romans existentiels de Camus est d'un grand secours.Le mouvement littéraire et philosophique auquel Camus se rattache le plus clairement est le mouvement absurde. Il n'est pas excessif de dire que « L'Étranger » était la tête d'affiche de ce mouvement. Le philosophe Jean-Paul Sartre a écrit sur « L'Étranger » un essai qui a contribué à la célébrité de ce roman. Dans cet essai il écrit : “Absurdité veut dire divorce, divergence. L'Étranger est un roman de divergence, de divorce et de désorientation.” Sartre a aussi établi le lien entre le style du livre et la vision du monde absurde, notant que chaque phrase se suffit à elle-même, le monde y étant “détruit et rebâti phrase après phrase”.

Tout comme pour l'existentialisme, ce serait faux de reléguer la vision de la vie du mouvement absurde à la philosophie et à la littérature du XXe siècle. L'incapacité de Meursault à associer les évènements de sa vie pour leur donner du sens - l'écart absurde entre l'expérience du héros et la réponse à cette expérience - est ce que nous voyons autour de nous dans une forme moins extrême. Si nous comprenons Meursault, nous comprenons beaucoup  mieux notre société.

Un autre mouvement moderne dont témoigne Camus est celui du nihilisme. Même si Camus souhaitait se distancer du nihilisme comme mouvement philosophique, son personnage de fiction, Meursault, est un nihiliste jusqu'au bout des ongles. Il refuse de donner le moindre sens à la vie. Meursault hurle contre l'aumônier qui vient le voir en prison “rien, rien n'a la moindre importance”. Bien sûr, une partie de ce nihilisme consiste à rejeter l'existence de Dieu. Le nouvel athéisme qui nous atteint aujourd'hui n'est pas nouveau du tout. Nous pouvons en trouver toute sa mesure dans le roman de Camus.

Une autre bonne raison pour laquelle les chrétiens devraient lire Camus, c'est la clarté avec laquelle ses écrits incarnent les philosophies dominantes de notre monde contemporain. Le récit de « L'Étranger » se déroule en Algérie il y a 75 ans. Au lieu d'être un handicap, cela donne au livre une distance bienvenue par rapport à notre propre période historique. Débarrassé du brouillard obscurcissant notre propre culture, le récit met en lumière les caractéristiques principales de notre monde.

Un presque-chrétien?

J'aimerais conclure en revenant à la vie de l'auteur. Camus nous donne un cas d'étude sur le mystère de ces soi-disant non-chrétiens qui sont profondément embringués dans la foi chrétienne. En explorant les méandres des interactions de Camus avec le christianisme, nous pouvons aiguiser notre compréhension de la complexité que nous trouvons dans l'attitude de beaucoup de gens autour de nous : la foi chrétienne ne semble pas les toucher, mais ils demeurent pourtant profondément habités par elle.

Camus a été baptisé et a eu une éducation catholique. Même s'il rejetait le catholicisme institutionnel, il est resté malgré tout en dialogue avec des chrétiens et avec le christianisme toute sa vie. Le christianisme était pour lui un “sparring partner” par intermittence. L'auteur du livre Albert Camus et le christianisme (Jean Ominus; Université d'Alabama, 1965) écrit que même si Camus “avait totalement divorcé de la religion… il y a en lui la trace d'une cicatrice.

“Quand j'étudiais le roman « L'Étranger », j'ai pris connaissance de sources affirmant que Camus évoluait vers un point de vue chrétien quelque temps avant sa mort. C'est difficile à extraire des écrits de Camus mais certains aspects de sa vie rendent cette hypothèse plausible. Par exemple, durant un entretien accordé lorsqu'il a reçu le prix Nobel de littérature en 1957, Camus a dit : “Je n'ai que vénération et respect devant la personne du Christ et devant son histoire. Je ne crois pas dans sa résurrection.“Le véritable choc a été un livre publié en 2000 par un méthodiste américain du nom de Howard Mumma, pasteur remplaçant à l'église américaine de Paris durant plusieurs étés à la fin des années 1950. Le livre (Albert Camus and the Minister, Paraclete Press) nous montre comment Camus a recherché des entretiens “irréguliers et occasionnels” avec le pasteur. Finalement, Camus lui a demandé de lui accorder un baptême privé (ce que Mumma a refusé). Quand Camus a accompagné Mumma à l'aéroport lors de son retour aux États-Unis cet été là, en prévoyant de poursuivre la conversation l'année suivante, il a dit “Je vais continuer à lutter pour la foi”. Il est mort quelques mois après.

La sincérité de Camus sur le plan moral et humanitaire est bien attestée. Mais si au-delà de cela, Camus a sérieusement été en recherche par rapport à la foi chrétienne, nous sommes alors naturellement incités à découvrir ce qu'il a trouvé au-delà de son rejet manifeste du christianisme institutionnel et de l'Église. Et si une telle complexité pouvait exister chez un célèbre agnostique moderne, qu'en est-il de nos connaissances proches ? C'est une raison supplémentaire de lire Camus.


Traduction : Jonathan Porteous

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