« Il est où le bonheur » ? Cette question, le chanteur Christophe Maé n’est pas le seul à se la poser. De tout temps, les hommes, les philosophes et les religions y ont vu un enjeu existentiel majeur, auquel ils ont apporté des réponses diverses et variées. Aujourd’hui, nous ne sommes pas en reste, à tel point que, dans nos sociétés occidentales, le plaisir est devenu pour beaucoup un but en soi : c’est ce que l’on appelle l’hédonisme. Nos contemporains auraient-ils donc enfin trouvé la recette du bonheur, là où le christianisme, ringard, continuerait d’imposer une vision austère et négative du plaisir ? Dans son livre « La défaite de la raison » (éd. Salvator), le philosophe Charles-Eric de Saint Germain affirme tout le contraire ! Voici un petit survol (forcément incomplet) de son excellent chapitre intitulé « Désenchantements de l’hédonisme moderne ».

Peut-on calculer le plaisir ?

Quelle activité choisir pour le week-end ? Celle qui nous procurera le plus de plaisir ! Cette mentalité très en vogue aujourd’hui, Charles-Eric de Saint Germain l’appelle « l’hédonisme utilitariste », c’est-à-dire l’idée qu’ « une action est bonne dans la mesure où elle produit, ou tend à produire le bonheur ; elle est mauvaise dans la mesure où elle tend à produire le malheur ». Certains ont ainsi émis des règles de « calcul du plaisir », dans le but de maximiser la satisfaction et de minimiser les peines. Concluant ? Pas vraiment… Cette logique nuit à la spontanéité (quid des plaisirs « non-calculés » ?) et elle met à mal notre dignité et nos valeurs : celui qui est prêt à tout pour obtenir le bonheur risque de faire de bien mauvais choix… ÉCHEC, donc, à l’hédonisme utilitariste.

Jouir de la vie pour trouver un sens à cette vie

Autre philosophie à la mode aujourd’hui : celle que Charles-Eric de Saint Germain nomme « l’hédonisme libertin », dont Don Juan est l’archétype. Séducteur invétéré, il se veut un « artiste du plaisir », un conquérant, un homme qui « convole constamment vers de nouvelles conquêtes ». C’est la mentalité du « Carpe Diem », cette idée selon laquelle il faut jouir de la vie comme elle se présente : l’auteur de « La défaite de la raison » la décrit comme « une vie d’adolescence éperdue où toutes les possibilités restent constamment ouvertes puisque le libertin se laisse conduire partout où son désir l’emporte. La vraie vie, c’est de mener la grande vie, une vie qui s’improvise sans cesse, en papillonnant sur les plaisirs ».

N’est-ce pas là ce que l’on observe aujourd’hui ? « Notre société de consommation actuelle fait de la surenchère en la matière, puisqu’elle estime que le libertinage doit devenir un idéal démocratisé, qui soit à la portée de tous », soupire Charles-Eric de Saint Germain. Surenchère de loisirs, de consommation et de sensations fortes. Le divertissement est devenu un moyen de trouver du sens à la vie. Et c’est un cercle vicieux : « Tant que l’on continue à croire que le bonheur tient dans des moments de plaisir, on est prêt à consommer et à acheter des plaisirs pour être heureux ».

Une course sans fin après un bonheur qu’on n’atteint jamais

Aurait-on trouvé là le remède à la tristesse, au stress, au manque de sens à la vie ? Nullement… Au contraire, Charles-Eric de Saint Germain, de concert avec le philosophe Søren Kierkegaard, dénonce l’impasse de cette vision du monde. Chez Don Juan, la jouissance de l’instant présent « s’achève en mélancolie, dans l’impossibilité où se trouve l’esthète de revivre cet instant magique qui s’enfuit aussitôt pour s’évanouir dans la nuit ». L’équation est toujours la même : celui qui recherche le plaisir est obligé de tout faire non seulement pour revivre cette délectation, mais pour la surpasser. Sous peine d’être confronté à son pire ennemi : l’ennui. Or cette surenchère débouche in fine sur un malaise de vivre, sur le désenchantement. « Tout se passe comme si la recherche du plaisir ne rendait au fond jamais heureux, traînant toujours, à sa suite, une certaine amertume : la lassitude désabusée de celui qui finit par n’avoir plus goût à rien et qui est fatigué de vivre, parce qu’il est sans vraie raison de vivre ».

Sexualité : une surenchère de plaisirs destructeurs

Une réalité qui se confirme tout particulièrement dans le domaine de la sexualité. La recherche du plaisir sexuel comme un but en soi a conduit nos contemporains à rivaliser d’imagination pour aller toujours plus loin dans une surenchère de sensations fortes. Le résultat, ce n’est pas la découverte d’un plus grand plaisir, mais au contraire l’envie d’aller toujours plus loin, de franchir des barrières, de briser des tabous. Avec les abus que l’on connaît (pornographie, homosexualité, échangisme, violences sexuelles…), mais aussi les désillusions qui vont avec : car l’homme ne sera jamais vraiment heureux lorsqu’il enfreint les lois de Dieu, lorsqu’il réduit le sexe à une « performance » et qu’il ne cherche que sa « jouissance animale ».

Accueillir les plaisirs donnés par Dieu

L’hédonisme moderne ne conduit donc qu’au désenchantement. Et le christianisme, que dit-il de cette question du plaisir ? La Bible nous montre d’abord que le corps est, en soi, « innocent » et « neutre ». « Le vrai conflit n’est pas entre l’âme et le corps, mais entre deux manières de vivre l’union de l’âme et du corps », rappelle Charles-Eric de Saint Germain. L’homme sans Dieu est donc celui dont le cœur est pécheur, dont l’âme est corrompue, avec comme conséquence, des actions pécheresses dans son corps. Au contraire, le chrétien est celui dont l’être tout entier a été transformé par Christ. Au bénéfice d’un nouveau cœur, il utilise désormais son corps pour la gloire de Dieu.

C’est là qu’il est important de rappeler que le christianisme, contrairement à ce qu’ont affirmé certains, n’encourage pas ici à l’ascétisme, mais à la maîtrise de soi. Les puritains, par exemple, n’ont jamais manifesté une suspicion généralisée à l’égard du plaisir : « Ils étaient plutôt prêts à accueillir tout ce que la nature, c’est-à-dire Dieu, offre à l’homme pour son bonheur. Mais bien entendu, il s’agit de ne pas se laisser submerger par la nature, mais de rester maître, par le bon usage de sa raison, de ses plaisirs, afin de construire une vie heureuse ». Le mariage et la sexualité sont aussi vus positivement par les puritains, comme des dons de Dieu.

Un plaisir supérieur

On en revient finalement à ce constat de l’Ecclésiaste : profiter des plaisirs de la vie, mais sans en faire un but soi. Et surtout : chercher notre véritable plaisir en Dieu, afin que ce plaisir-là l’emporte sur tous les autres plaisirs. Blaise Pascal (cité par Charles-Eric de Saint Germain) le dit merveilleusement bien, et nous lui laisserons le mot de la fin : « Dieu change le cœur de l’homme par une douceur céleste qu’il y répand et qui, surmontant la délectation de la chair, fait que l’homme sentant d’un côté sa mortalité et son néant et découvrant de l’autre la grandeur et l’éternité de Dieu, conçoit du dégoût pour les délices du péché qui le séparent du bien incorruptible. Et trouvant sa plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s’y porte infailliblement de lui-même, par un mouvement tout libre, tout volontaire et tout amoureux ».


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