Au milieu d'une actualité souvent dramatique, une nouvelle n'a probablement pas trouvé son chemin jusque sur nos écrans. C'est une nouvelle qui d'ailleurs n’affectera pas tout le monde de la même manière. Le stade Vélodrome de Marseille va changer de nom. Ce sera maintenant le « Orange Vélodrome ». Les marseillais pleureraient. Les autres s'en amuseraient. Il en va ainsi des compétitions entre villes et équipes de foot. Mais au-delà de l'« info » elle-même, il y a quelque chose d'important à l'oeuvre ici. C'est ce que vos journaux appellent le « naming », l'apposition publicitaire d'une grande marque ou entreprise à une enceinte sportive (ou à des compétitions sportives) [1]. Généralement pour des raisons financières. Orange est ainsi devenu le sponsor du stade, avec la promesse d'installer des bornes Wifi permettant une capacité de 20 000 connexions. Marseille n'est pas la seule à être touchée par ce phénomène. Le « naming » est de plus en plus fréquent. Le « Palais Omnisport » de Paris Bercy est d'ailleurs maintenant l' « AccorHotels Arena » [2]. Quant à « Highbury », le temple du football d'Arsenal, il a été remplacé par l' « Emirates Stadium ».

Nommer l'architecture

Au-delà des nécessités financières, que je comprends en partie, il me semble que le « naming » reflète quelque chose d'important dans notre société. Mais avant d'en mentionner quelques mots, il faut clarifier quelque chose. Les noms que nous donnons à notre architecture ne sont pas anodins. Ce n'est pas par hasard que nous « nommons ». Nous le faisons en fonction de ce que nous sommes, en fonction de ce que notre société est. Ceci ne fait que souligner l'importance des noms que nous attachons à nos bâtiments, à nos stades, à notre architecture. Cela démontre que les lieux où nous vivons, et les noms que nous leur donnons, influent sur notre vie, et à certains égards ont un grand impact sur qui nous sommes. Telle est la beauté de l'architecture : ce n'est pas une simple installation humaine, mais le reflet de la nature humaine ! Nommer l'architecture est, ou devrait être, une entreprise spirituelle.

Nommer notre architecture est une entreprise philosophique qui a suivi un étrange chemin, que nous ne pouvons pas décrire en détail. Des césars romains vainqueurs divinisés par le peuple, aux aspirations grecques de l'Europe du 19e siècle, en passant par les dieux protecteurs des cités antiques, philosophie et architecture ont été liées. La société humaine s'est déplacée vers une dénomination plus anthropocentrique de l'architecture. Cette évolution est un témoin visible, manifeste, de l'évolution de notre société.

L'empire de l'argent

Et c'est probablement cela le plus inquiétant dans le « naming ». Ce phénomène reflète probablement l'évolution vers une société de finances. Les dieux laissent place à l'architecte. L'architecte laisse place aux financiers. Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire de notre société ? La réponse me laisse mal à l'aise. L'architecture rend les choses visibles. Elle manifeste ce qui est au cœur de notre vie. Que de grandes compagnies comme Orange, ou des banques, apposent (ou imposent) leur nom est symbolique du tournant de notre société. Si, comme on le dit parfois, « l'architecture est le produit d'une façon de penser », alors nous pourrions nous inquiéter de cette nouvelle manière de penser [3].

Que signifie vivre à l'ombre de la « Tour Verizon » ou passer notre temps libre au Stade « Orange Vélodrome » ? Que nous avons sacrifié le sens de la ville, le sens d'un désir profondément humain (celui de construire) sur l'autel de la simple puissance économique. Avant, l'architecture exprimait une « âme ». Maintenant, l’architecture exprime la domination du pouvoir économique. Certainement, même avant, l'architecture dévoilait nos idoles : la puissance, l'accomplissement militaire. Mais parfois aussi, elle célébrait les fruits de la grâce commune : les entreprises scientifiques et littéraires, les grandes découvertes. Avec le « naming », l'idolâtrie qui est la nôtre devient encore plus manifeste. Nous devons prendre conscience que l'impérialisme économique est présent partout. Il ne s'agit pas seulement du néocolonialisme économique dont nous entendons parfois parler. Il s'agit de toutes les fois où cet empire de l'argent s’empare du cœur des hommes.

Mais que faire ?

Soit. Mais que faire ? Faut-il simplement boycotter les stades, Bercy et tous les autres ? Faut-il simplement nous éloigner de tout ce qui porte la marque, que certains pensent maudite, de l'argent ? Non. La vie chrétienne est toujours plus compliquée que tous les légalismes que nous pourrions inventer. Nous sommes encouragés à toujours discerner la meilleure manière de témoigner de notre foi. Voilà la question qui se pose à nouveau : dans un monde encore ténébreux, dans un monde où l'argent est facilement une idole, comment vivons-nous ? Le « naming » nous pose une nouvelle fois cette question. Les chrétiens se la sont toujours posée. Mais il est tellement facile d'être hypnotisé par cette idole qu'il faut consciemment nous remettre en question.

Notre opposition à l'empire de l'argent, sous toutes ses manifestations, ne doit pas attendre. C'est une question apologétique. C'est une démonstration, en paroles et en actes, de notre foi. Il n'y aura pas de réponse facile. Il n'y aura pas d'actions faciles. Les disciples de Christ ressentiront toujours une certaine tension dans ce monde. C'est normal : la seigneurie radicale de Christ nous y conduira nécessairement.

 

[1] Certains ont même, avec une imagination et une satire débordantes, renommé les joueurs. On pourrait ainsi proposer d'appeler le grand joueur de foot Zlatan IBMhovic ! Voir « Première opération de naming pour un footballeur », dans Les cahiers du football, février 2011, consulté le 16 juin 2016.
[2] Henri Seckel, « 'Naming' : au nom du fric », 2 novembre 2015, Le Monde, consulté le 16 juin 2016.
[3] Neil Leach, Rethinking Architecture: A Reader in Cultural Theory, New York, Routledge, 1997, p. xv.


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