On se croit capable de tout. Le temps et l’argent semblent les seuls freins au progrès de l’être humain. À titre personnel, qui ne voudrait pas se considérer comme quelqu’un de capable, d’indépendant, de débrouillard ?

Pourtant, l’être humain est-il capable de se tourner vers Dieu ? Peut-il « s’attacher aux choses qui conduisent au salut éternel1 » ? Selon un sondage récent, 69% des Américains croient pouvoir se tourner vers Dieu de leur propre initiative2. En entendant cela, Martin Luther se serait étouffé en mangeant sa Bratwurst (saucisse allemande) !

Et vous ? Que diriez-vous du libre arbitre ? Si votre pasteur se levait à la prochaine réunion d’évangélisation pour expliquer que personne dans la salle ne peut se tourner vers Dieu, comment réagiriez-vous ?

Avant d’aller plus loin, un peu de contexte historique s’impose. En 1516, Érasme de Rotterdam, l’érudit et le linguiste le plus respecté de son époque, a fait des vagues avec sa publication du Novum Instrumentum : une édition du Nouveau Testament en grec et en latin. Un an plus tard, Martin Luther a déclenché un tsunami en affichant ses 95 thèses sur les portes de l’Église de Wittenberg.

Au cours des années suivantes, alors que la Réforme prenait de plus en plus d’ampleur, les deux hommes s’esquivaient comme deux combattants réticents, jusqu’à ne plus pouvoir continuer à éviter la confrontation.

En 1524, Érasme écrit La Diatribe : du libre arbitre. Il considère que le libre arbitre est « la force de la volonté humaine, grâce à laquelle l’homme peut s’attacher aux choses qui conduisent au salut éternel, ou s’en détourner3. »

Le serf arbitre est la réponse de Luther, publiée fin 1525. Il y loue Érasme pour le fait « d’avoir été le seul à traiter l’essentiel du débat4 », mais, pour lui :

Lorsqu’un homme est privé de l’Esprit de Dieu, il ne fait pas le mal sous l’effet d’une violence extérieure, contre sa volonté ; mais il le fait spontanément, par un acte de volonté… nous sommes soumis au dieu de ce monde [c.-à-d., au diable], sans le recours de l’Esprit du vrai Dieu, nous sommes prisonniers de sa volonté5.

Pourquoi faudrait-il éviter d’emboîter le pas à Érasme 500 ans plus tard ? Pourquoi voudrions-nous poursuivre le chemin tracé pour nous par Luther ? Nous suggérons huit raisons :

1. Érasme (et le libre arbitre)
trie les Écritures, au lieu de les proclamer

Érasme conseille à Luther de laisser tomber les questions de libre arbitre6. Il trouve que l’Écriture « n’est pas suffisamment claire7 » sur le sujet et que, dans tous les cas, « il peut en résulter tant de maux8 ». D’une manière générale, Érasme affirme que « l’Écriture Sainte est, la plupart du temps, soit obscure, soit figurative, ou semble, au premier abord, se contredire9. » Son œuvre abonde d’appels à la raison humaine, ainsi qu’à la tradition de l’Église.

Luther note que, si l’Écriture est obscure, Érasme a tort de défendre avec tant de clarté sa vision du libre arbitre. Mais l’Écriture est claire. « Les commandements de l’Eternel sont clairs, ils éclairent la vue » (Ps 19.8). « La révélation de tes paroles éclaire, elle donne de l’intelligence à ceux qui manquent d’expérience » (Ps 119.130). « La parole des prophètes… est une lampe qui brille dans un lieu obscur » (2 P 1.19). Luther avertit que « ceux qui refusent de reconnaître la clarté et l’évidence parfaite des Écritures ne font que nous plonger dans les ténèbres10. »

Pour Érasme, ce sont « les préceptes pour une vie moralement bonne11 » qui sont les plus clairs dans les Écritures. Il vaudrait mieux, estime-t-il, laisser d’autres sujets dans la Bible dans la catégorie des mystères de Dieu. D’autres encore peuvent être nocifs selon lui, « et comme le vin pour les fiévreux, ce n’est pas sain12. »

Mais allons-nous juger la vérité et l’utilité de l’Écriture selon ce que nous trouvons agréable et acceptable ? 13 « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile… » (2 Tm 3.15-16). Luther savait par expérience personnelle que les Écritures devaient être proclamées pour le bien du peuple de Dieu. « Si donc Dieu a voulu que cette doctrine fût prêchée publiquement, sans qu’on s’inquiétât de ses conséquences, de quel droit prétends-tu interdire cette prédication ? 14 »

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou aurons-nous l’humilité de creuser et de proclamer les Écritures claires que Dieu nous a données ?

2. Érasme (et le libre arbitre) poursuit l’unité, au lieu de la vérité

Au fil du temps, la différence de réforme visée par ces deux hommes devient de plus en plus claire. Érasme voulait à tout prix garder l’unité de l’Église. « Pour ma part, je préférerais me tromper sur un bon nombre de sujets que lutter pour la vérité dans le contexte d’un si grand tumulte universel15. » Il cherche un avis modéré16 en vue d’une réforme morale.

Mais le pasteur et professeur Luther savait, de son expérience personnelle, que la religion chrétienne avait la doctrine comme source. Sa réforme était dogmatique, la doctrine étant nécessaire pour le salut, et le seul vrai moteur pour la foi, l’adoration et la piété.

Packer et Johnston nous lancent ce défi sous forme de reproche : « A quel titre pourrions-nous nous qualifier d’enfants de la Réforme ? (…) N’essayons-nous pas trop souvent de minimiser et d’occulter des différences doctrinales pour éviter des dissensions ?17 »

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou aurons-nous le courage, avec Luther, de «  combattre pour la foi transmise aux saints une fois pour toutes » (Jude 3) ?

3. Érasme (et le libre arbitre) élève l’homme, au lieu d’élever Dieu

Le libre arbitre, pour Luther, « est un nom divin et ne peut convenir qu’à la majesté divine. Celle-ci, en effet – comme chante le psalmiste – peut et fait tout ce qu’elle veut dans le ciel et sur la terre18 » (Ps 135.6). Ainsi, attribuer le libre arbitre à l’être humain élève celui-ci et se rapproche du blasphème. Mais Érasme veut surtout que l’être humain soit reconnu pour ses accomplissements, même s’il reconnaît qu’il faut se garder de l’arrogance.

Luther insiste sur le fait que Dieu est Dieu, et que l’être humain est sa créature :

Dieu est tout puissant, non seulement par son pouvoir, mais aussi par son action (…) [I]l sait tout et prévoit tout… [N]ous ne sommes pas créés par notre volonté, mais par nécessité ; et ainsi, nous ne faisons pas ce qui nous plaît en vertu de notre libre arbitre, mais ce que Dieu a prévu de toute éternité et qu’il produit selon son conseil et son pouvoir infaillibles et immutables19.

Comme le fait remarquer John Frame, la Bible ne se soucie pas de notre estime de nous-mêmes20. Elle nous révèle Dieu, notre créateur, à l’égard de qui nous sommes dépendants. Par contre, si le pécheur avait la capacité de choisir le Christ, Dieu serait dépendant à l’égard de l’être humain21. Et si nous nous froissions à l’idée d’être « des robots », il ne faudrait pas oublier que la Bible nous qualifie d’argile (Rm 9.21)22.

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou aurons-nous l’humilité de reconnaître que Dieu est Dieu, notre potier ?

4. Érasme (et le libre arbitre) sous-estime le péché, au lieu de le confesser

Dans sa définition du libre arbitre, Érasme veut protéger les impératifs qui nous exhortent à la sainteté, ainsi que notre responsabilité vis-à-vis du mal. D’après lui, l’être humain peut choisir Dieu de sa propre initiative et il est responsable, même si son libre arbitre est affaibli depuis la chute23. Sa raison est obscurcie, mais non pas éteinte24. La grâce que nous possédons par nature (dès notre naissance) est corrompue, mais non pas effacée25.

La Bible nous présente une autre situation. L’être humain est mort (Ep 2.1). Il est destiné à la colère (Ep 2.3). Il est sans espérance, sans Dieu (Ep 2.12). Il est perdu (Lc 15). Il est habitué à faire le mal (Jr 13.23). Il est incapable d’entrer dans le royaume de Dieu (Jn 3.5). Il est incapable de s’approcher du Christ (Jn 6.44). Il est sous la puissance des ténèbres (Col 1.13). Il est corrompu (Ps 14.3). Il est sans force (Rm 5.6). Il est ennemi de Dieu (Col 1.21). Il est malade (Os 6,1). Il est obscurci (1 Co 2.14). Il est aveugle (2 Co 4.4 ; Jn 9.39). Il ne veut pas plaire à Dieu, et il ne le peut pas (Rm 8.7-8). Il est esclave du péché (Rm 6,6). Il est esclave du diable (Jn 8.44)26.

Si l’être humain exerce le libre arbitre, c’est pour choisir le mal, selon sa volonté, selon sa nature, ce qui entraîne la colère juste et méritée de Dieu.

L’Écriture nous présente un homme qui non seulement est ligoté, misérable, captif, malade et mort, mais qui, sous l’influence de Satan qui est son maître, ajoute encore à cette misère celle de la cécité de sorte qu’il croit être heureux, libre, puissant, sain, vivant27.

Ceci est le serf arbitre. Telle est la condition de l’être humain que nous devons reconnaître. Érasme avait peur que l’être humain soit menacé par le désespoir. Mais c’est justement ce désespoir dont nous avons besoin pour que nous implorions Dieu de nous donner sa vie nouvelle.

Il est certain que Dieu a promis sa grâce aux humbles de cœur, c’est-à-dire à ceux qui confessent leur péché et leur misère. Mais l’homme ne peut pas s’humilier véritablement, tant qu’il ne saura pas que ses efforts et ses résolutions, sa volonté et ses œuvres ne servent à rien, mais que son salut dépend uniquement de la décision, de la volonté et de l’action de Dieu28.

D’ailleurs, c’est la vie nouvelle qu’Érasme ne semble pas reconnaître. Son souci de la piété ignore la nécessité de la conversion.

Et c’est justement ce désespoir qui nous empêchera de faire confiance à notre propre justice de sorte que nous dépendions de celle du Christ. C’est justement aussi ce désespoir qui nous poussera à implorer Dieu de donner la vie nouvelle à d’autres.

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou confesserons-nous la profondeur et la largeur des effets du péché ?

5. Érasme (et le libre arbitre) minimise la grâce, au lieu de la chérir

En tant qu’homme sage et diplomate, Érasme cherche une voie entre le salut par les œuvres (de Pélage) et ce salut gratuit par la foi de Luther (et d’Augustin). Ceci donne lieu au synergisme : le salut devient un travail d’équipe entre l’être humain et Dieu. Or, Erasme pensait prendre ses distances par rapport au salut par les œuvres :

Érasme avait supposé qu’à force de souligner la petitesse de la puissance que l’homme est capable d’exercer, ainsi que du mérite qu’il peut gagner par ses propres forces, il était en train d’adoucir l’offense provoquée par ses principes pélagiens et de se rapprocher du point de vue d’Augustin, qui nie tout mérite et attribue le salut complètement à Dieu29.

Mais Luther démontre qu’en réalité Erasme est en train de proposer un pélagianisme à bas prix, moins exigeant au plan éthique – que c’est une plus grande erreur de dire que l’être humain doit participer partiellement à son salut que de dire qu’il doit le gagner intégralement ! La réalité, c’est que l’être humain n’a aucune puissance pour plaire à Dieu. Il est incapable de faire quoi que ce soit, si ce n’est continuer dans le péché. Son salut doit donc être totalement de grâce divine, car il ne peut en rien y contribuer.

C’est devant un tissu noir que l’éclat d’un diamant se voit le mieux. Ce n’est que devant la triste réalité de notre esclavage que nous percevrons toute la splendeur de la grâce de Dieu.

Il semble que Luther s’inquiétait pour Érasme. Par son Nouveau Testament, Érasme, comme Moïse, avait ramené beaucoup de personnes de l’esclavage ; mais comme Moïse, Érasme avait-il échoué à entrer dans la terre promise30 ? « Parce qu’Érasme avait négligé de faire entièrement confiance à la grâce de Dieu, Luther en est venu, avec tristesse, à la conclusion que cette grâce devait lui être étrangère31. »

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou chérirons-nous la grâce précieuse de Dieu ?

6. Erasme (et le libre arbitre) atténue la croix de Christ, au lieu de lui faire confiance

Il est révélateur que nous n’ayons remarqué que deux références à la croix du Christ dans la Diatribe d’Erasme et la deuxième laisse penser que la propitiation du Christ n’est pas suffisante32.

Ceci est sûrement une conséquence de la théologie d’Érasme. De plus, si nous avons une volonté qui peut se tourner vers Dieu, ne reste-il pas une partie de nous qui soit bonne et qui n’ait pas besoin de la mort du Christ ? Si la chair est mauvaise, l’esprit, la volonté ou la raison pourraient-ils être bons et dispensés du salut ? Ecoutons Luther :

Quel rédempteur aurons-nous donc en Christ, je te le demande ? Estimerons-nous son sang à si peu de prix, pour qu’il ait racheté seulement ce qu’il y a de plus vil dans l’homme, tandis que ce qu’il y a de meilleur en lui n’a pas besoin de Christ ?33 

Mais le Christ a crié « tout est accompli » (Jn 19.30). Le Fils de Dieu est mort sur la croix, car il n’y avait pas d’autre moyen. Et parce que le Fils de Dieu est mort sur la croix sous la colère divine, il n’y a rien qu’on puisse y ajouter.

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou ferons-nous confiance au salut accompli pour nous à la croix ?

7. Érasme (et le libre arbitre) mine notre assurance, au lieu de nous ancrer dans l’Évangile

Érasme défend le libre arbitre afin de nous protéger contre « une fausse assurance34. » Luther répond en rejetant le libre arbitre précisément de peur de perdre l’assurance de son salut.

Je ne voudrais pas recevoir un libre arbitre ou quelque possibilité de m’efforcer moi-même vers le salut ; non seulement parce que je ne serais pas capable de résister à tant de tentations et de périls… [J]e serais constamment obligé de peiner en vue d’un but incertain et de frapper des coups dans l’air ; car même si je vivais et faisais des œuvres jusqu’au Jugement Dernier, ma conscience ne serait jamais parfaitement sûre d’avoir assez fait pour satisfaire à Dieu35.

La souveraineté de Dieu dans le domaine de notre salut et sa promesse de l’accomplir, sa fidélité et sa puissance, ne devraient-elles pas nous réconforter ? Le vrai désespoir viendrait de l’incertitude de notre salut et de l’incertitude de pouvoir plaire à Dieu.

Emboîterons-nous le pas à Érasme, ou nous ancrerons-nous dans l’assurance de l’Évangile ?

8. Érasme (et le libre arbitre) réduit la gloire de Dieu, au lieu de la mettre en valeur

John Piper pose la question provocatrice : pour quel pourcentage de mon salut est-ce que je remercie Dieu36 ? 50% ? 90% ? 99% ? Si le libre arbitre était vrai, il faudrait admettre qu’une partie de mon salut n’a pas été accomplie par Dieu.

Mais, si le serf arbitre est vrai, Dieu mérite toute la gloire pour mon salut, du début à la fin, et je n’ai aucune raison de me vanter (Ep 2.8-9). Je ne peux qu’adorer, louer et remercier Dieu et m’émerveiller devant sa grâce souveraine.

Emboîterons-nous l pas à Érasme, ou donnerons-nous toute la gloire à Dieu ?

Dans notre étude de l’histoire de l’Église, nous courons le danger non seulement de l’hagiographie, mais aussi de la calomnie. Notre but n’est pas de faire l’éloge de Luther en tout point et de condamner Érasme en tout point. Néanmoins, pour ce qui concerne le libre arbitre, les œuvres de Luther et d’Érasme clarifient les choix que nous devons faire. Que Dieu nous donne d’emboîter le pas à Luther. Soli Deo gloria.


1 Desiderius Erasmus, « Erasmus: The Free Will », dans Disiderius ERASMUS and Martin LUTHER,Discourse on free will, dir. et tr. Ernst F. Winter, Londres, Bloomsbury Academic, 2013, p. 26.

3 Martin Luther, « Du serf arbitre », Œuvres, Tome V, Genève, Labor et Fides, 1958, p. 83.

4 Ibid., p. 235.

5 Ibid., p. 52s.

6 Ibid., p. 63.

7 Ibid., p. 68.

8 Ibid., p. 50.

9 Erasmus, op. cit., p. 97.

10 Luther, « Du serf arbitre », op. cit., p. 72.

11 Erasmus, op. cit., p. 15.

12 Ibid., p. 17.

13 Luther, « Du serf arbitre », op. cit., p. 72.

14 Luther, Œuvres, op. cit., p. 48.

15 James I. PACKER et O. R. JOHNSTON, « Historical and Theological Introduction », dans Martin Luther, The Bondage of the Will, tr. par James I. Packer et O. R. Johnston, Grand Rapids, Baker Academic, 2012, p. 35.

16 Erasmus, op. cit., p. 86.

17 James I. PACKER et O. R. JOHNSTON, op. cit., p. 59s.

18 Luther, Œuvres, op. cit. p. 54.

19 Ibid., p. 151.

20 John Frame, The Doctrine of God, New Jersey, P&R Publishing, 2002, p. 125.

21 Stephen J. Nichols, Jonathan Edwards, New Jersey, P&R Publishing, 2001, p. 185.

22 Une image qu’Érasme essaie d’interpréter pour en enlever le poids, sans succès.

23 Lienhard, op. cit., p. 154.

24 Erasmus, op. cit., p. 31.

25 Ibid., p. 35.

26 Nous recommandons la série de cours de « Survol de la doctrine » de l’Institut pour découvrir plus à ce sujet.

27 Luther, Œuvres, op. cit., p. 103.

28 Ibid., p. 50.

29 James I. PACKER et O. R. JOHNSTON, op. cit., p. 49.

30 Lienhard, op. cit., p. 152.

31 Michael Reeves, The Unquenchable Flame, Leicester, IVP, 2009, p. 56.

32 Erasmus, op. cit., p. 96.

33 Luther, Œuvres, op. cit., p. 178.

34 Ibid., p. 97.

35 Luther, Œuvres, op. cit., p. 228.