La princesse résiste de toutes ses forces. Pas question d’épouser un simple duc. Plus les familles insistent, plus la jeune fille de 12 ans s’obstine. Elle subit des fessées sans broncher. Même si la rebelle croit en mourir, rien ne lui fait changer d’avis.

Toujours est-il, le grand jour du mariage arrive. Sous le poids d’une couronne d’or et d’une tenue en satin parée d’or, d’argent et de pierres précieuses, la malheureuse est trop faible pour marcher. Le roi de Navarre, son père, bien embarrassé devant la cour, se voit obligé de la faire porter jusqu’à l’autel. Ce mariage folklorique, que la demoiselle à forte tête réussira à faire annuler par le pape quelques années plus tard, est un premier indice du caractère de Jeanne d’Albret.

Après le décès de François Ier, Jeanne arrive à épouser celui de son choix, Antoine de Bourbon. Au cours des onze années qui suivent, le couple aura cinq enfants. Cependant, comme de coutume, la future régnante aura laissé les nouveau-nés entre les mains de nourrices, et les deux premiers meurent par leurs fautes. Le roi s’inquiète pour l’avenir de sa lignée. Sachant sa fille de nouveau enceinte, il décide de s’occuper lui-même du prochain, et insiste pour qu’elle accouche en Navarre. Jeanne résiste, mais, menacée de perdre la succession au trône, s’exécute au dernier moment.

C’est donc au château de Pau, après un voyage de quinze jours qu’elle devra faire alitée, qu’un garçon pointe le nez. Le roi de Navarre le prend dans sa chambre, lui frotte les lèvres avec une gousse d’ail et lui fait respirer du vin. Ce rite un peu singulier appelé « baptême béarnais » ne fait que précéder le baptême religieux du futur roi Henri IV. Ce jour-là, qui aurait pu deviner le grand destin de ce fragile nourrisson…

Le réveil

Élevée à la cour de France, Jeanne d’Albret ne connaissait jusqu’alors que le catholicisme. À l’approche de ses responsabilités de régnante, elle se retrouve dans le Sud-Ouest où, grâce à sa mère, Marguerite d’Angoulême, de nombreux membres du clergé enseignent la Bible clairement dans la langue du peuple depuis plusieurs années. Un réveil spirituel est en cours.

Le clergé qui s’attache aux Écritures est apprécié par la noblesse, mais persécuté par l’Église. Les conflits se succèdent. À la mort de son père, Jeanne, 27 ans, et Antoine, 37 ans, accèdent au trône et se retrouvent devant une situation complexe. Bien que son époux soutienne le renouveau religieux, Jeanne l’encourage à « ne point s’embarrasser de toutes ces nouvelles opinions. » Antoine ne l’écoute pas. Il participe aux manifestations et invite d’anciens moines à fonder des églises réformées près des résidences royales de Nérac et de Pau.

Au bout de cinq ans, grâce aux prédications, Jeanne parvient à de nouvelles convictions. Peu à peu, sa foi est reconstruite sur les bases solides de la Parole de Dieu. Dorénavant gênée par les statues de la Vierge et des saints, elle demande que les images soient enlevées de l’église qu’elle fréquente (en face de l’entrée principale du château de Pau, un tracé au sol indique l’emplacement de l’ancienne église Saint-Martin dont il reste une tour). Par la même occasion, elle annonce qu’elle ne veut plus participer à la Table du Seigneur en convenant que les éléments seraient réellement le corps et le sang de Christ. C’est donc le jour de Noël qu’à 32 ans Jeanne prend la Cène « à la mode de Genève » pour la première fois.

Le simultaneum

De plus en plus la population est gagnée par le protestantisme au point où, dans certaines villes, les églises servent de temples. La ville de Nérac garde des traces de cette époque avec la devise « Christ, Soleil de Justice » que l’on retrouve jusque sur les plaques de rue.

Dans d’autres endroits, les croyants protestants et catholiques partagent le même édifice. Pour que cette coexistence se passe au mieux, Jeanne, en l’absence de son mari, prend l’initiative de rédiger l’ordonnance de « simultaneum ». Le début est prometteur. Toutefois, le clergé catholique s’oppose à l’existence même d’un deuxième courant de pensée au sein du christianisme et réclame une rencontre. Ce colloque qui aura lieu à Poissy, ne fera que jeter de l’huile sur le feu.

La défaillance d’Antoine

Pendant ce temps, le mari de Jeanne accepte un pot-de-vin et se laisse séduire par une femme au service de la reine de France. Non seulement Antoine participe au combat contre des protestants, mais encore il complote contre son épouse. On ne peut imaginer la blessure profonde de Jeanne, touchée dans son intimité, trahie par celui qu’elle aimait tant. Lorsqu’il meurt l’année suivante, elle se vêtira des couleurs austères de son veuvage et les portera jusqu’à sa mort. Indice de sa grande noblesse d’âme, elle s’occupera de l’enfant illégitime de son mari.

« Gratia Dei sum id quod sum / Grâce à Dieu je suis ce que je suis »

Désormais seule aux commandes du royaume de Navarre, Jeanne ne perd pas de temps à s’apitoyer sur son sort. La devise de sa famille lui rappelle que c’est grâce à Dieu qu’elle se trouve en place de pouvoir. Et, au-delà du temporel, elle se voit responsable de la vie spirituelle de son peuple.

Jeanne croit la réforme de l’Église possible à travers l’éducation. Les archives révèlent qu’elle y verse la majeure partie de ses fonds. Elle fait traduire la Bible et des études bibliques en langue locale, et fonde une académie de théologie pour produire des ministres affermis. Elle va jusqu’à accompagner dans les églises un pasteur venu de Genève, qui, en fin de prédication, fait participer l’auditoire à détruire les images. Face aux critiques, elle se défend: « Je n’ai point entrepris de planter nouvelle religion en mes pays, sinon y restaurer les ruines de l’ancienne. […] Je ne fais rien par force ; il n’y a ni mort, ni emprisonnement, ni condamnation… »

Jeanne est à La Rochelle lorsqu’en 1568 le pape ordonne l’extermination des protestants. Dès que la nouvelle arrive dans le Sud-Ouest, des catholiques hostiles se mettent à l’œuvre. Des pasteurs sont pendus, leurs épouses violées. Le gouverneur du château de Pau en enferme quelques-uns « pour les protéger », cependant, la plupart d’entre eux seront pendus l’année suivante lorsque les soldats du roi de France arriveront. Cette armée sous la conduite de Terride s’attaquera aux villes à majorité protestante, à commencer par Montaner, Pontacq, Nay et Coarraze, et aux châteaux des seigneurs qui soutiennent ouvertement la Réforme, tel que celui du vicomte Anne de Bourbon à Beaucens. De nombreux protestants seront assassinés.

Devant ces hostilités, Jeanne ne voit pas d’autre option que de céder aux instances de l’amiral de Coligny, et enfin de prendre les armes. Rapidement 3 000 protestants forment une armée pour secourir leurs coreligionnaires, dont beaucoup se trouvent à Navarrenx, assiégés par l’ennemi. En y allant, ces hommes fraîchement nommés soldats se plaisent à détruire tout ce qui rappelle le catholicisme. L’armée catholique est décimée, le territoire est repris au nom de la reine de Navarre. Victoire au goût amer. Jeanne retrouve son pays en triste état.

Les rois de France et d’Espagne ont toujours l’aval du pape pour récupérer les terres de la « peste protestante ». Menacée des deux côtés, Jeanne décide contre l’avis unanime des pasteurs de se rendre à Paris pour négocier la paix, via le mariage de son fils avec la sœur du roi de France. Sans attendre la fin de l’hiver, elle entreprend un voyage éprouvant dans un carrosse équipé d’un poêle et portant sur elle cinq manteaux fourrés.

À son arrivée, elle est épuisée. Accueillie dans un logement plein de courants d’air, elle a du mal à récupérer. À 44 ans, avec à son actif cinq accouchements, une maladie des poumons récurrente, vieillie précocement par les épreuves morales de rupture familiale, de veuvage et de guerre, Jeanne meurt avant que l’alliance puisse être ficelée.

Au cours des années précédentes était apparu sur les monnaies et les jetons le symbole d’un S fermé appelé « la fermesse (ferme S) de Jeanne d’Albret » entouré de : « Hasta la muerte/ jusqu’à la mort ». Le S viendrait-il de la devise de la Réforme : « Soli Deo, Sola Gratia, Solo Scriptura » ? En tous cas, les contemporains de Jeanne d’Albret témoignent que cette reine qui haïssait le péché par amour de la vertu et non par crainte de la peine et qui pouvait réciter une bonne partie de la Bible à livre fermé, s’était tenue fermement au message de la Réforme jusqu’au bout.


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